[Kitetoa, les pizzaïolos du Ouèb

10 putain de secondes

A vue de nez, ça a dû durer 10 secondes. La vie de neuf enfants entre 8 et 12 ans, morts « par erreur » sous les bombes d'avions A-10 anti-chars américains en Afghanistan valent 10 secondes au journal de France 2. Un vague commentaire du présentateur en voix off sur des images qui n'ont aucun sens. Je crois que c'est là que notre conception du journalisme diffère. Passons.

Les militaires américains traquaient un taliban. Manque de chance, il avait quitté ce village une semaine plus tôt. A croire donc que les militaires n'avaient pas de confirmation visuelle de la présence du vilain taliban au moment du déclenchement du bombardement. Attention, pas n'importe quel bombardement. Ce n'est pas un petit machin, c'est un avion anti-char pour tuer un homme. Ca s'appelle une réponse « proportionnée » en américain. Notez qu'il ne faut pas reproduire ça dans la rue. Si un affreux vous attaque avec un couteau et que vous le descendez avec un missile Milan, le juge ne pourra accepter vos excuses basées sur le concept de légitime défense. Le droit est comme ça dans ce pays qui est le notre. Pas à Washington, pas en Afghanistan.

Les crânes d'oeuf du Pentagone sont désolés. Ils ont présenté leurs excuses à des gens qui ont perdu leurs gamins. L'Axe du bien n'est pas foutu d'envoyer un commando descendre un « ennemi », il n'est pas capable de vérifier qui est dans la maison qu'il va bombarder avec des avions anti-chars, mais il présente ses excuses après la mort de neuf enfants. Il est bien poli cet Axe du bien. Pas comme ce salaud d'Axe du mal dont le représentant est parti sans même dire au revoir aux satellites américains. En fait, c'est probablement pour cela que les Américains se sont plantés. C'est parce que ce salaud de taliban est parti sans prévenir. C'est de sa faute si les gamins sont morts. Pas de la leur.

Comme les militaires sont des gens intelligent et humanistes, que leurs donneurs d'ordres, les politiques, le sont encore plus, ils s'excusent, mais persistent un coup. Après avoir tué ces enfants, il leur aura fallu une journée de répit pour annoncer le lancement de la plus vaste opération jamais lancée dans ce pays contre les talibans. Ca se passera dans le même coin. Dans le sud. Avis aux populations. Heu... Elles n'ont pas Internet? Pas la télé? Roooohhhh, c'est pas simple non plus d'éviter les morts civils si on ne peut pas les prévenir...

Le concept de riposte proportionnée à la manière des militaires américains n'est pas une nouveauté. Déjà, le 9 avril dernier, le Département de la Défense avait « exprimé ses regrets » après la mort à Bagdad de trois journalistes victimes de tirs américains. Ils n'avaient pas manqué de rappeler que les médias avaient été régulièrement avertis des dangers de la guerre. Faut être aussi bête qu'un journaliste pour penser qu'en résidant à l'hôtel Palestine (en pleine ville) où logent la plupart des reporters couvrant les combats dans la capitale irakienne on ne risque pas de se prendre un tir de char. Notez la proportionnalité à l'américaine: l'armée avait assuré « avoir riposté à des tirs d'armes légères provenant de l'hôtel ».

Guère avenantes ces guerres...

Les guerres, qu'elles soient menées par des politiques ou des militaires, des blancs, des noirs, des jaunes ou des verts sont toujours foireuses. Elles se trouvent des excuses bidons, comme la recherche d'armes de destruction massives (ADM owns you dude) pouvant être déployées en moins d'une heure et menaçant l'Europe ou les Etats-Unis depuis l'Irak, ou encore, des histoires de dieux. Entre les fanatiques qui évoquent allah pour se jeter sur des gens avec des pains de plastic sur eux, ceux qui évoquent leur petit jésus bien blanc (il devait pourtant être un peu basané, n'en déplaise à George) pour balancer des A-10 sur des gamins, on a pas fini de pleurer sur la connerie humaine.

Si Saddam n'avait aucune ADM, les britanniques qui soutiennent les bêtises (ça vire au cauchemar) de George Bush junior, en ont. Comme lui, comme les russes, comme les Français. Et là, ça fait vraiment peur. Le président américain a réussi, nous l'avons écrit à maintes reprises, à exploser tout ce qui pouvait ressembler à des relations internationales. L'équilibre précaire issu de la chute du communisme est devenu un magma informe dont on ne sait trop ce qui va émerger. Et le fait que des gens comme ça aient la possibilité d'appuyer sur le bouton rouge, ça ne vous inquiète pas? Une bombe atomique qui tombe sur la table de votre petit déjeuner, ça peut vous gâcher la journée... Un bon gars comme Vladimir Poutine, capable de gazer ses concitoyens pour ne pas céder au chantage de « terroristes » tchétchènes, il vous semble assez équilibré pour se balader avec sa valise à codes?

On me rétorquera que ces gens-là sont « civilisé ». Oui, mais non. La preuve? Ce papier du Monde (avec AFP) qui nous apprend que pendant la guerre des Malouines, les britanniques ont embarqué des armes nucléaires à l'autre bout de la planète pour faire peur aux généraux argentins. Tout ça pour s'assurer, quelle que soit l'issue de cette guerre, de récupérer ces cailloux posés sur l'Atlantique. Pathétique et effrayant. On perçoit ici tout l'aspect dérisoire d'une guerre.

Lors des prochaines élections, il ne sera pas inutile, de Washington à Paris (Moscou c'est déjà foutu) en passant par Londres, de réfléchir un instant pour définir si nos votes doivent vraiment servir à ça. Et pour mieux s'en convaincre, on pourra toujours essayer d'imaginer à quoi ressemblent 9 enfants dont les corps ont été éparpillés, carbonisés par des missiles tirés par un A-10, lui-même envoyé par quelqu'un que l'on a élu...

Il y a, me semble-t-il des sujets qui, lorsqu'une partie de la population s'énerve, génèrent aussitôt un recul gouvernemental. Chacun ses tabous, les occidentaux ne sont pas immunisés. Ainsi, l'avortement (on l'a vu cette semaine), les problèmes confessionnaux (comme le port du voile) tandis que d'autres thèmes laissent les gouvernements de marbre en dépit d'une très puissante mobilisation (anti-mondialisation, retraites, surveillance, délire sécuritaire, croisement de données, appauvrissement des plus pauvres, etc.). Une chose est sûre, nos parents étaient plus efficaces que nous aujourd'hui pour empêcher la poursuite de la guerre du Vietnam entre 1965 et 1973. Les temps changent semble-t-il. Alors qu'on parle chaque jour un peu plus d'éthique, il y a bien peu de monde à mon goût pour s'émouvoir lorsque des iraniens s'immolent par le feu en plein Paris. Tiens... Ca nous renvoie aux bonzes (comme Tchic Quang Dhuc) qui s'immolaient dans les années 60 pour protester contre la guerre du Vietnam. Tout comme les neuf petits Afghans nous renvoient étrangement à Kim Phuc, brûlée par du napalm américain au Vietnam en juin 1972. Elle avait neuf ans. La photo la représentant courant nue (ses vêtements avaient brûlé sur elle) sur une route, en pleurs, avec quelques soldats sud-vietnamiens indifférents à l'arrière-plan avait fini de choquer l'opinion américaine. Et précipité la fin du conflit. De nos jours, les enfants brûlent et sont « expédiés » en dix secondes à 20 heures.

« Respire... », comme dit Mickey 3D. Si tu peux...

Kitetoa